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POÉSIES DE MON CŒUR

Lire l'alexandrin

(note publiée le 19 novembre 2020)
Le Canard enchaîné n° 5217 du 4 novembre 2020, p. 6, fait un petit compte rendu d'un bouquin de Bernhard Engel et Jean-Paul Carminati : Le Son de lecture (Éditions du Faubourg). On peut y lire :

(...) Pour la poésie, se méfier de l'alexandrin, envoûtant mais qui peut engendrer, sans précaution, un rythme monotone. Conseil aux réciteurs : « casser la métrique », « ne pas introduire une petite musique, dire les vers avec le ton le plus naturel possible, comme si on s'adressait à quelqu'un dans une conversation quotidienne ». Un livre qui donne de la voix !

Eh bien, c'est moi qui suis resté sans voix à la lecture de ces pauvres conseils. Hélas ! Tout ce qu'il faut surtout ne pas faire est écrit là.

Le poète, quand il écrit des vers (alexandrins ou autres mètres), tient évidemment grand compte de ce qui fait la spécificité du vers : longueur, rythme, rime entre autres. Il prête grande attention aux effets à sa disposition : rejets, contre-rejets, césure, etc. Le vers est (ou devrait être) musique, de la musique sans notes (c'est une définition déjà proposée dans ces pages, que le lecteur aura rencontrée s'il les lit régulièrement) et cette musique des mots dépend des vers.

Bien sûr qu'il faut faire preuve de discernement à la lecture d'un poème mais suivre les lamentables conseils ci-dessus mène à la catastrophe ! Si, comme le disent les auteurs, a priori l'alexandrin est « envoûtant », il n'y a aucune raison qu'il engendre un « rythme monotone » mais si c'est le cas, si le lecteur (à haute voix) a cette impression, suivre ces conseils va certes peut-être casser le « rythme monotone » mais, et ça c'est assuré, en massacrant tout le travail d'écriture du poète.

On s'en doute d'ailleurs en lisant ces mots : « ne pas introduire une petite musique ». Mais bien sûr que si ! Avec pondération, tout en finesse, mais vive la musique des mots ! La suite ne déçoit pas : « dire les vers avec le ton le plus naturel possible, comme si on s'adressait à quelqu'un dans une conversation quotidienne ». Quelle idée ! La poésie est littérature, ce n'est pas « une conversation quotidienne ». La spécificité de la poésie versifiée, métrée et rimée, et c'est encore plus net avec l'alexandrin, est justement de se démarquer du langage du quotidien – tout en tâchant de ne pas tomber dans l'académisme ou l'artificiel à outrance (ce sont en tout cas les écueils que j'essaie d'éviter).

Laminer ainsi les vers... ! En lisant d'un coup, sans pause, deux vers avec rejet ou contre-rejet, au prétexte que la phrase commencée au vers un se poursuit au vers deux est pure hérésie. Il faut impérativement marquer la pause à la fin de chaque vers pour mettre en valeur la rime. Il va de soi que ladite pause sera respectée différemment selon les cas. Une ponctuation forte (point, par exemple) autorise une pause longue. Une ponctuation modérée (point-virgule), une pause... modérée. Mais l'absence de ponctuation à la fin du premier vers d'une série de deux ne doit jamais servir de prétexte pour lire d'un coup les deux vers en question ! Même là, il faut marquer une pause, certes très légère, voire quasi imperceptible mais une pause tout de même. À chacun de trouver ses nuances.

Rien n'est insipide comme ces pièces de théâtre du répertoire classique, qu'elles soient comédies ou tragédies, jouées par des acteurs qui, pour faire naturel, respectent le genre de conseils que donne le bouquin cité dans l'article du Canard. On peut aimer ou ne pas aimer, mais les pièces du répertoire classique écrites en vers, souvent en alexandrins d'ailleurs, l'ont été par des auteurs qui attachaient une grande importance à la musique des mots et aux effets obtenus par le rythme du mètre. Elles sont faites pour être jouées en respectant ces intentions et tant pis si elles y perdent en « naturel ». La même chose est valable pour toute forme de poésie basée sur les règles de la poésie classique contemporaine.

Au passage, on notera (j'ignore si le bouquin cité y fait référence) que ces acteurs ou ces « diseurs » de poésies que j'évoque ignorent souvent tout des diérèses et les omettent dans la plupart des cas, démolissant un peu plus, si c'est possible, le travail d'écriture du poète. Attitude logique de la part de ces saboteurs de poésie ; la diérèse, quand elle s'applique à des mots où elle n'a plus cours de nos jours, a un côté artificiel loin des « conversation(s) quotidienne(s) » ! Mais les quelques poètes (j'en fais partie) qui s'obstinent à respecter les diérèses partout où elles doivent l'être, le font parce qu'elles rythment admirablement le vers – certes au détriment, répétons-le, du naturel mais c'est un choix. Je l'ai écrit il y a quelques années déjà, quand j'ai commencé la versification et je n'ai pas changé d'avis. La diérèse contribue à agrémenter la « petite musique » décriée dans le livre de messieurs Engel et Carminat.

« Le son de lecture », c'est son titre, est peut-être « un livre qui donne de la voix » mais, pour la poésie en tout cas, c'est une voix de fausset !