Vers le haut de page
Vers le bas de page

POÉSIES DE MON CŒUR

Jivago, docteur et poète

(note publiée le 4 mai 2020)
J'ai récemment ajouté à la liste des livres de la page Bibliothèque du site des Cahiers le roman de Pasternak : « Le docteur Jivago ». Certes, d'autres livres figurent sur cette liste, qui ne sont pas spécialement liés à l'activité poétique mais « Le docteur Jivago », lui, y a bien toute sa place au nom de la poésie.

Le docteur Jivago L'auteur, Boris Pasternak, était poète – et donc romancier – et son héros, le docteur Iouri Andréiévitch Jivago, est poète de même. D'ailleurs, la dix-septième et dernière partie du livre est titrée : Vers de Iouri Jivago. Et tel est le talent de Pasternak qu'on est persuadé, quand on arrive à la fin de ce roman admirable, que c'est bien Iouri Andréiévitch Jivago qui a composé les vingt-cinq pièces proposées au lecteur... Mon attrait pour la culture russe n'est évidemment pas étranger à la fascination et à l'émotion intense que je ressens quand je lis (ou relis) « Le docteur Jivago » (voyez mon poème Métempsycose) mais je ne peux m'empêcher de croire à l'existence du célèbre docteur et je sens, mieux : je sais que c'est lui qui a effectivement écrit les poèmes qui clôturent le livre.

Aux pages 558 et 559 de l'édition française du « Docteur Jivago » (chez Folio), il y a l'admirable passage que je vous suggère de lire ici. Nous sommes proches de la fin de l'histoire, Jivago est de retour à Varykino avec Larissa Fiodorovna Antipova (Lara) et sa fille Katia. Il les voit pour la dernière fois – sans le savoir à ce moment du récit. Il fait nuit et Jivago entreprend d'écrire des poèmes.

Veillant à ce que l'aspect de ce qu'il écrivait rendît bien le mouvement vivant de sa main et ne se défigurât pas en perdant son âme et sa force d'expression, il rédigea de sa large écriture, dans une forme qui peu à peu changeait et s'améliorait, les vers dont il se souvenait avec le plus de netteté : « L'étoile de Noël », « Nuit d'hiver » et quelques autres poésies du même genre, oubliées par la suite, puis égarées à jamais.

Puis il passa de ces pièces achevées et mûries à ce qu'il avait naguère commencé et laissé en suspens, trouva le ton et se mit à en esquisser une suite sans le moindre espoir de mener désormais son travail à bonne fin. Puis son attention se dispersa, il se laissa traîner et passa à quelque chose de nouveau.

Après deux ou trois strophes qui coulèrent facilement et quelques comparaisons qui l'étonnèrent lui-même, il fut pris tout entier par son travail et sentit l'approche de ce qu'on appelle l'inspiration. Le rapport des forces qui régissent la création paraît alors se renverser. Ce qui reçoit la priorité, ce n'est plus l'homme et l'état d'âme auquel il cherche à donner une expression, mais le langage par lequel il veut l'exprimer. Le langage, patrie et réceptacle de la beauté et du sens, se met lui-même à penser et à parler pour l'homme, et devient tout entier musique, non par sa résonance extérieure et sensible, mais par l'impétuosité et la puissance de son mouvement intérieur. Pareil alors à la masse roulante d'un fleuve dont le courant polit les pierres du fond et actionne les roues des moulins, le flux du langage, de lui-même et par ses propres lois, crée en chemin, et comme au passage, la mesure, la rime, et mille autres formes, mille autres figures encore plus importantes, mais jusqu'ici inconnues, inexplorées et sans nom.

Dans ces moments-là, Iouri Andréiévitch sentait que ce n'était pas lui qui faisait l'essentiel de son travail, mais quelque chose de plus haut qui le dominait et le dirigeait : l'état de la poésie et de la pensée universelles, leur avenir, le pas que devait accomplir maintenant leur développement historique. Et il sentait qu'il n'était que le prétexte et le point d'appui de ce mouvement.

Il écartait tous les reproches qu'il aurait pu se faire, le mécontentement de lui-même et le sentiment de sa propre insignifiance l'abandonnaient pour un temps. Il tournait la tête, il regardait autour de lui.

Il voyait les têtes de Lara et de Katenka endormies sur leurs oreillers blancs comme la neige. La propreté du linge, la propreté de la chambre, la pureté de leurs traits, se fondant avec la pureté de la nuit, de la neige, des étoiles et de la lune dans une même vague indivisible qui l'atteignait droit au cœur, le faisaient jubiler et pleurer, le pénétraient du sentiment de la pureté triomphante de l'existence.

J'ai retrouvé dans cet remarquable extrait cette notion, que le langage, « patrie et réceptacle de la beauté et du sens » dit Pasternak, « devient tout entier musique, non par sa résonance extérieure et sensible, mais par l'impétuosité et la puissance de son mouvement intérieur ». La musique des mots : voilà bien là la grande idée ! Écrire de la poésie, c'est faire de la musique sans notes, juste avec les mots, et avec cette obligation d'une force intérieure. Encore : « le flux du langage, de lui-même et par ses propres lois, crée en chemin, et comme au passage, la mesure, la rime, et mille autres formes, mille autres figures ». Que dire d'autre ?

Ah, si vous saviez comme je regrette de ne pas connaître la langue russe pour pouvoir lire les grands poètes de ce grand pays, à commencer par Pasternak lui-même !