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POÉSIES DE MON CŒUR

15 juin 1964

(note publiée le 26 novembre 2019)
C'est un petit bout de film, un court extrait d'une émission de variétés du couple célèbre des débuts de la télévision française, Maritie et Gilbert Carpentier. L'émission se nommait : « La Grande Farandole » et ce jour-là, c'était le lundi 15 juin 1964, pendant « La Grande Farandole », elle a interprété sa chanson – elle était venue pour ça.

Samedi 2 novembre 2019... France-Info annonce la disparition de Marie Laforêt. Une brève nécro, comme ils disent. Marie Laforêt (chanteuse, comédienne, écrivain... le lecteur intéressé peut se référer à sa bio sur Wikipédia) avait fêté ses quatre-vingts ans le 5 octobre. Pour moi, Marie Laforêt, c'est avant tout une chanson : « Viens sur la montagne ». D'accord, c'est bien peu pour une artiste qui a enregistré près d'une quinzaine de disques et s'est produite maintes fois sur scène mais en apprenant la nouvelle de sa mort, c'est immédiatement « Viens sur la montagne » qui m'est revenu ; fait étonnant, au même moment quelque chose m'a traversé, sans que j'en sache rien d'abord, quelque chose comme un souvenir lointain longtemps assoupi qui se serait réveillé... Et une quinzaine de jours plus tard (la durée d'une gestation ?), c'est à n'en pas douter ce quelque chose qui m'a poussé à faire une recherche sur TuTube ; mots-clés : « Marie Laforêt » et « Viens sur la montagne ». Peu de résultats : une bande audio, présentée sous de multiples formes, et une vidéo, celle enregistrée pour « La Grande Farandole » du 15 juin 1964. Je télécharge la séquence et je regarde...

À l'été 1964, j'avais sept ans et quelques mois. Ai-je réellement vu « La Grande Farandole » du 15 juin de cette année-là ? Tout me porte à le croire. Bon, Marie Laforêt n'a-t-elle pas participé à d'autres émissions de variétés où elle aurait chanté « Viens sur la montagne », des émissions aux archives mal tenues et donc perdues pour la postérité ? Peut-être mais que l'on ne s'étonne pas plus que ça s'il n'est pas fait mention d'autres versions télévisées de « Viens sur la montagne » : la télé débutait au milieu des années 60 et nombre d'artistes préféraient la radio, nettement plus répandue ; en tout cas, mes parents, le point est capital, possédaient un poste de télévision à cette époque. Voilà pour l'aspect pratique des choses, si l'on peut dire. La suite relève de l'indicible, de l'indéfinissable, c'est juste un ressenti, une impression : oui, j'étais devant le poste ce jour-là puisque j'ai eu le sentiment, plus de cinquante ans après, d'être à nouveau le petit garçon de l'année 1964...

Peut-on tomber amoureux à sept ans ? Pardi, quelle question ! Bien sûr qu'on peut ! Et même bien avant ! Que le lecteur ne se méprenne pas : cet amour naissant et qui parfois perdure se traduit le plus souvent, dans la vraie vie, par de doux gestes, par des regards échangés, par des mains qui se tiennent, rien de plus – c'est déjà beaucoup ! Je ne me souviens pas comment cela s’est manifesté ce 15 juin 1964, pourtant je sais – ne me demandez pas de l'expliquer – que je suis tombé amoureux de Marie Laforêt quand elle invitait le téléspectateur à l'accompagner « sur la montagne ». Je sais mais ce n'est pas un savoir conscient, cela relève, je le répète, des choses vaguement perçues, ces choses cachées venues d'un passé révolu. Nous sommes tous, peu ou prou, porteurs de secrets enfouis parce que difficiles à vivre : la plupart de ces secrets sont liés à des traumatismes venus de notre vécu ou de notre lignée (« l'héritage familial »). J'ignorais qu'il puisse en être ainsi pour des expériences agréables ; or, l'inconscient est parfaitement capable, le bougre, de dissimuler de beaux moments s'ils ne sont pas recevables. Et moi, petit garçon de sept ans, je suis tombé amoureux d'une splendide jeune femme (elle avait vingt-cinq ans en 1964) et cela justement n'était pas recevable.

Cinquante-trois ans plus tard, je sais. Que le visiteur veuille bien regarder « Viens sur la montagne », peut-être comprendra-t-il... Au milieu des années 60, la censure avait encore les ciseaux longs. Pas question de jouer « avec ça ». On en reparlera après mai 68, en attendant, impossible d'en montrer trop. Certes, mais aucun censeur ne pouvait, même en 1964, passer à la trappe « Viens sur la montagne » : Marie Laforêt y paraît en plan américain, à gauche de l'écran (et en double : premiers effets spéciaux ?) puis son visage s'incruste à droite. Vous voyez, rien d'outrageant et les bonnes mœurs sont sauves. Mais point n'est besoin de dévoiler quoi que ce soit pour séduire quand on s'appelle Marie Laforêt... De la séduction donc, et même, osons le mot : de la sensualité à coup sûr dans cette voix au vibrato envoûtant, sur ses lèvres, dans les mouvements de son visage, dans le regard, le regard surtout. Ah, les yeux de Marie Laforêt... Interrogez quiconque l'a connue, il vous parlera de ses yeux. Le réalisateur ne s'y est pas trompé, qui a demandé au cadreur de faire de plus en plus serré jusqu'au plan final : ne manquez pas le plan final.

Peut-être est-ce le petit garçon qui s'exprime aujourd'hui parce qu'il a enfin trouvé les mots pour le dire, mais qu'importe... En tout cas, c'est le poète de 2019 qui vous dit merci de tout cœur : merci à vous, Marie Laforêt, qui m'avez sans le savoir donné tant d'émotions et tant pis s'il leur a fallu tout ce temps pour refaire surface. Je les ai retrouvées longtemps après, comme a dû les ressentir le petit garçon de sept ans devant son poste. C'était le 15 juin 1964.

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P.S. : le lecteur voudra bien me pardonner de n'avoir pas parlé de poésie dans cette note – en tout cas, pas directement. Au demeurant, un poème pourrait bien naître de cette « aventure intérieure ».

Note du 19 janvier 2021 : la poésie évoquée ci-dessus est écrite ; elle est lisible ICI.

15 juin 1964, Marie Laforêt chante « Viens sur la montagne » dans « La grande Farandole », émission de Maritie et Gilbert Carpentier.

Marie Laforêt : « Viens sur la montagne »