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POÉSIES DE MON CŒUR

Novlangue

(note publiée le 7 juin 2018)
La novlangue est la langue officielle d'Océania, inventée par George Orwell pour son roman 1984 (publié en 1949). Une nouvelle traduction du roman en 2018 la renomme néoparler.

Le principe est simple : plus on diminue le nombre de mots d'une langue, plus on diminue le nombre de concepts avec lesquels les gens peuvent réfléchir, plus on réduit les finesses du langage, moins les gens sont capables de réfléchir, et plus ils raisonnent à l'affect. La mauvaise maîtrise de la langue rend ainsi les gens stupides et dépendants. Ils deviennent des sujets aisément manipulables par les médias de masse tels que la télévision.

C'est donc une simplification lexicale et syntaxique de la langue destinée à rendre impossible l'expression des idées potentiellement subversives et à éviter toute formulation de critique de l’État, l'objectif ultime étant d'aller jusqu'à empêcher l'« idée » même de cette critique.

(Extrait de l'article « Novlangue » sur Wikipédia).

Je ne lis pas Le Point, sinon dans les salles d'attente, mais un de ses articles (numéro 2226 du 7 mai 2015), sous la plume de Jean-Loup Chiflet, évoque la novlangue de notre (triste) époque.

Permettez-moi, sans autre commentaire, de le livrer à votre réflexion...

Parlez-vous la novlangue officielle ?

Charabia. Comment, d'oxymores en circonlocutions, ne plus appeler un chat un chat.

Au début était le « politiquement correct ». Cette moralisation du langage, introduite aux États-Unis dans les années 6o par des universitaires et des partis de gauche, avait un principe louable, celui de défendre minorités et opprimés en rectifiant les préjugés de langage de l'homme blanc. Les « Afro-Américains » (ex-Noirs) puis les « Américains de souche » (ex-Indiens) en furent les premiers bénéficiaires. Pour être honnête, on doit constater que chez nous le politiquement correct a contribué à faire avancer le progrès social et que, grâce à lui, on ne dit plus « fille mère » mais mère célibataire et que le mot « nègre », qui évoque la cruauté de l'histoire, a disparu pour se transformer en noir.

On s'est peu à peu laissé bercer par ces périphrases euphémisantes : « malentendant » (sourd), « malvoyant » (aveugle), « personne de petite taille » (nain... et naine, parité oblige), « personne à mobilité réduite » (paralytique), « senior » (vieux) ou autre « technicien de surface » (balayeur). Et puis, allez savoir pourquoi, mais probablement sous l'influence d'un certain puritanisme, la novlangue de Big Brother, imaginée par George Orwell en 1949, et dont le politiquement correct n'était peut-être que l'ersatz, est apparue insidieusement non pas en « 1984 », mais en 2014... On se souvient que la langue officielle d'Océania, dans ce trop actuel roman d'anticipation, avait pour objectif de réduire, sinon de détruire, les subtilités et les nuances du langage. Son objectif ? Éradiquer l'ancienne langue pour s'imposer d'ici à 2050 et empêcher de réfléchir, abolir le dialogue, faire de la pensée un crime et transformer l'humain en mouton pour éviter qu'il ne remette en cause l'État. Le vocabulaire devait se réduire à des mots désignant exclusivement les activités du travail et du quotidien, le tout mâtiné de règles de grammaire ne comportant aucune exception.

En observant ce qui se passe aujourd'hui, on est obligé de prendre acte qu'Orwell a bien creusé son sillon. Rien ne va plus dans le monde merveilleux de la langue de Voltaire, de Rivarol et des autres ! On se doit de supporter pléonasmes et redondances : « gagnant-gagnant », « vote utile », « peuple souverain » ; on s'est accoutumé aux oxymores : « égalité des chances », « entreprise citoyenne », « guerre propre », « moralisation du capitalisme » ou « tolérance zéro » (si j'osais, j'ajouterais « musique militaire », « Banque populaire » et « islamisme modéré »...).

Mais il y a mieux : « faire France » (travailler pour le pays), « faire de l'en-commun » (bâtir une société harmonieuse), « produire des possibles » (se lancer dans des projets) pour faire évoluer « les dynamiques plurielles de la société »... Quant à « nos femmes et hommes politiques, à parité, se sacrifiant à l'unisson grâce à leur sensibilité plurielle », qui ne sont plus au pouvoir mais « aux responsabilités », ils s'inscrivent dans une « alternance », corollaire du « clivage gauche-droite », ce qui n'est pas de leur faute puisque l'« ascenseur social » est en panne. Pas d'inquiétude, la « gauche plurielle » (on voit !) et la « droite décomplexée » (on a vu !) œuvrent pour la « démocratie ». On n'entend parler que d'« ouverture », de « dialogue », de « contrat social » et de « citoyenneté ». Rien de plus normal, il faut bien mater les « complotistes », les « frondeurs », les « réactionnaires » et les suppôts d'une « politique partisane ». Pardonnez-leur, ils ne savent pas ce qu'ils font. En revanche, le « front républicain », lui, sait ce qu'il doit dire, par le truchement de ses « experts », pour justifier l'injustifiable avec des « pactes de responsabilité, de légitimité et de moralité ».

On pourrait en rire et imaginer qu'on n'est plus à l'écoute de Big Brother mais des Marx Brothers... Tant s'en faut, car ce qui se passe à l'Éducation nationale nous ramène, hélas, à la triste réalité. L'école, qui est chargée de former, c'est-à-dire de faire penser, de cultiver, d'apprendre à lire, écrire et compter à la totalité des individus de la nation, offre un sommet du genre. Derrière l'absurdité de la « pédagogie spiralaire » (reprise constante de ce qui est déjà acquis), maladie textuellement transmissible, ce soi-disant « sanctuaire du savoir » n'aurait-il pas muté en « ossuaire du lavoir » ?

CQFD ! O tempora, o mores ! Après les rythmes, les nouveaux programmes scolaires dévoilés récemment enfoncent le clou : il s'agit d'une réforme « majeure », qui touche le fond, mais surtout la forme ! Sachez que le « nouveau socle commun de connaissances, de compétences et de culture » préparera au mieux nos « apprenants », sous le regard bienveillant de leurs « pro-géniteurs », soulagés de quitter enfin l'École pour les Nuls. Il faut savoir en effet que « communiquer un savoir est un processus complexe parce qu'il y a encodage de sens, transmission de signifiants puis décodage, au niveau banal de tout échange symbolique. Ensuite, parce que s'opèrent du côté de l'émetteur une transposition et une mise en forme du savoir aux fins de le rendre accessible à d'autres ; cette opération est plus difficile pour des savoirs d'action ou d'expérience, au départ faiblement discursifs ou conceptualisés. » CQFD ! Mais ils pourront se décharger de leur « épuisement cognitif » en « recherchant le gain d'un duel médié par un référentiel bondissant de micro-envergure » (essayer de gagner au tennis), ou même « traverser en équilibre horizontal par immersion prolongée de la tête en milieu aquatique » (nager). Une fois diplômés, nos enfants s'inséreront sans peine dans le « monde du non-chômage », accueillis par les « forces vives » et autres « capitaines d'industrie », en toute « flexibilité » et « mobilité » face aux « cures d'austérité », « écoresponsables » et « volontaristes », pour « réussir dans la vie » (et non réussir leur vie), même s'ils doivent commencer au bas de l'échelle en étant « chef d'exploitation d'élevage de bétail sur sol » (berger), « gondolier » (employé de libre-service), « intervenant en génie climatique » (ramoneur), « animateur de piste » (pompiste) ou, mieux, « employé sur une plage d'habillement optionnel » (employé dans un camp de nudistes).

Mais évitons le « devoir d'ingérence » dans leur destin, même si les « frappes chirurgicales » de la « mondialisation » les transforment en « boucliers humains », « dommages collatéraux » d'une société « en crise ». Ce ne sera pas de la faute des « décideurs », ce ne sera pas de la leur non plus.

On pourrait disserter longtemps sur la novlangue des « professionnels de la profession ». À quoi bon, et surtout pour quels résultats ? Il faudrait peut-être inventer un vocable pour ceux qui sont parfois si cher payés pour leur amateurisme en se souvenant justement que l'arche de Noé fut construite par des amateurs et le « Titanic » par des professionnels. Que conclure, si ce n'est qu'en réduisant ainsi les finesses de notre langage nous devenons aussi beaucoup plus facilement manipulables hors de nos frontières. « French bashing » ? Perte du triple A ? À ce train-là, la France ne devrait pas tarder à gagner un triple zéro.